1. Deux tartines de dimanche
Des tranches de brioches délicatement tartinées de confiture
inaugurent la journée, prélude à un dimanche que l’on pressent
tranquille et reposant. Par habitude, il s’installe devant son écran
pixelisé à lumière bleu assemblé de touche lettrée, sans rien nous
demander. Pourtant, ce matin, une atmosphère singulièrement différente
flotte dans l’air. Contre toute attente, et à notre grand désarroi, il
décide d’enfiler une paire de baskets flambant neuves, signe évident
de mouvement imminent. Son smartphone tactile à la main, il ouvre la
porte, et avant que nous ayons eu le temps de réaliser, il s’élance
dans une course effrénée le long des berges du halage lavallois.
Les pieds martèlent le sol avec une intensité croissante. Chaque
impact, plus douloureux que le précédent, dessine des lésions
fibreuses invisibles, mais profondes. Le long repos sportif des
semaines estivales semble avoir laissé des traces indélébiles sur
nous, ses muscles. Nos mouvements sont instables, faibles, dépourvus
d’économie dans cette course effrénée. Sous le soleil de fin d’été,
implacable et brûlant, les mètres se succèdent, les kilomètres
s’étirent, et malgré les signaux de détresse que nous envoyons, il
persiste, obstiné.
Finalement, il daigne ralentir, puis s’arrêter. Son application
Strava, enregistreuse silencieuse de cet effort éprouvant, affiche
2,97 kilomètres. Essoufflé, il est temps de reprendre son souffle, de
réoxygéner nos muscles marqués par l’effort. Ce moment long et
douloureux, plus qu’une simple sortie, scellera un avant et un après.

2. À l'aube
Un réveil brutal, et c’est reparti. Ces dernières semaines, il ne semble plus vouloir s'arrêter.
Chaque
week-end, ils nous entraînent inlassablement sur les sentiers sinueux du canal de la ville fortifié,
caractéristique de son palindrome ; Laval. Mais aujourd’hui, il franchit une nouvelle étape : il se
lève
avant l’aube, un jour de semaine, à 7h du matin, prêt à s'élancer dans l’obscurité totale, juste
avant
ses cours universitaires. Heureusement pour nous, cette fois-ci, il a eu la sagesse de troquer son
vieux
jogging étouffant contre un short tout neuf respirant, nous permettant enfin de nous thermoréguler
correctement. Merci !
Plein de détermination, nous essayons tant bien que mal de suivre sa cadence. Au fil des semaines,
il
s’éduque sur le sport en dévorant des informations sur Internet. Cela nous soulage quelque peu, car
il
commence à comprendre l’importance de la patience et du progrès graduel. Ainsi, lorsqu'il décide de
courir deux jours consécutifs, il prend soin de ne pas nous pousser trop fort. De notre côté, nous
savourons les jours de repos qui s'étendent devant nous en semaine, bien que nous redoutions que
cela ne
dure pas éternellement. Son ambition semble croître de façon démesurée, et il ne cesse de répéter
une
citation ; "Tout grand champion a un jour nourri l'espoir de rêver grand.”. L'hiver approche, il
sera
rude, comme pour de nombreux coureurs, sa motivation se perdra.

3. Nouvelle méthode
Nous avons bien dormi, le ciel bleu pointe timidement à l’horizon, et déjà, son esprit est plein
d’entrain. La matinée s’annonce active ! Peu à peu, nous commençons à nous prendre au jeu ; la
progression et la libération de dopamine provoquées par l’effort sont devenues une addiction.
Aujourd’hui, je sens que ce sera intense. Il est particulièrement motivé à tester un nouveau type
d’entraînement : les fractionnés.
Le programme est simple, mais redoutable : effort intense, repos, effort intense, repos... Au total,
douze répétitions de 30 secondes actives, entrecoupées de 30 secondes à une minute de récupération.
Le
cœur bat à tout rompre, et l’allure flirte avec les 20 km/h. Les fractionnés sont le moteur de la
progression à grande vitesse, mais ils pèsent lourd sur nous, les muscles. Chaque série est un défi
en
soi, et l'épuisement commence à se faire sentir.
Cet entraînement intense nous replonge dans nos balbutiements, lorsque nous goûtions pour la
première
fois aux joies et aux rigueurs des premières séances sportives.

4. Récréation
La cloche de la récréation retentit, c’est enfin l’heure de se défouler et de s’amuser à volonté !
En
classe, nous sommes studieux, mais dès la pause, le besoin de courir, sauter, et rire entre amis
devient
irrésistible. Chaque minute compte, et il n’y a rien de mieux que de s’adonner à nos jeux préférés :
le
jeu du loup, loup bougie, loup glacé… ou encore l’épervier ! Autant d’occasions de courir à perdre
haleine. Et d’ailleurs, on gagne presque à chaque fois au regret de nos amis qui commencent à perdre
espoir à chaque partie !
Je crois bien que notre forme physique est plutôt bonne, merci à notre génétique et à un cardio
naturellement solide. D’ailleurs, notre père, coureur dans l’âme, nous a proposé de nous tester. Ce
week-end, nous aurons notre tout premier entraînement de course à pied, et l'excitation est à son
comble. Nous avons tous hâte de découvrir ce que c'est que de filer à toute allure !

5. Sur les hauteurs
Tac, tac, tac… On court, nous avançons à tambour battant, guidé par sa volonté exalté. Autour de nous,
tout est flou, mais la ligne d’arrivée se dessine déjà au loin. Un kilomètre, ce n’est pas grand-chose,
juste un sprint. On la franchit enfin, cette ligne blanche, on ralentit, et pourtant… tout semble
s’accélérer. Des bras d’adultes nous demandent d’avancer. Ils nous dirigent vers un grand camion d’où
s’échappent des voix amplifiées par des micros qui résonnent dans son esprit, traversant nos nerfs à
vif.
Soudain, on nous fait monter sur un podium. Qu’est-ce qui se passe ? Nous sommes quatrièmes dans la
catégorie Poussin. Le nom, un peu ridicule à nos oreilles, est quelque peu dévalorisant. Aligné de
gauche à droite, un commentateur âgé nous délivre autour du cou la médaille de la 5ème place. Un moment
étrange, presque irréel. Tout semble absurde. Que se passe-t-il ? Son esprit s’emballe, et nous, on
tremble.
Un coureur, reconnu de tous, grimpe sur la scène à nos côtés. Nous trouvant jeunes, il nous adresse
quelques mots personnellement. L’athlète nous pose une question, mais nos oreilles ne captent qu’un
bourdonnement indistinct, les battements de nos cœurs étouffant le reste. Aucun mot ne franchit les
lèvres de notre corps. Tétanisés, incapables de réagir, figés par une peur sourde. Était-ce un souvenir
ou un cauchemar ? Son esprit ne sait plus.

6. Fin
C’est compliqué en ce moment. La relation avec notre père s’est dégradée, et plus rien ne semble aller. Aujourd’hui, nous sommes à La Roche-sur-Yon, la ville où nous avons vu le jour, mais aucun de nous ne veut vraiment courir. Son esprit est ailleurs, et nous aussi. Pas d’entraînement, plus de motivation. Pourquoi ? Nous aimons courir, c’est indéniable, mais cela reste profondément lié à notre père. Chaque matin, c’est la même chose. On se réveille, l’angoisse au ventre. On prend la voiture, la tension monte. On arrive sur place, le cœur lourd. L’anxiété nous envahit à chaque instant. Et puis, mentalement, c’est l’effondrement. On craque. On refuse de continuer. L’abandon nous saisit. Cette fois, c’est fini. La course à pied, cette passion qui brûlait en lui, semble éteinte, trop dur à supporter.

7. Les pieds dedans
Après onze ans d’absence, reprendre la course à pied en toute discrétion a été une décision avisée.
Seule notre mère et notre sœur partagent ce secret. Ainsi, lors des retours à Aizenay, en Vendée, que ce
soit pour les week-ends ou les vacances, nous en profitons pour nous éclipser discrètement par la
fenêtre et filer à travers les rues et la campagne de cette ville où nous avons grandi. Quel plaisir de
courir sans difficulté, de redécouvrir les lieux et les odeurs naturelles qui éveillent tant de
souvenirs. Nous passons par l’ancienne école au grand portail vert, les parcs boisés dans lesquels se
trouvaient nos anciennes cabanes cachées, le centre. aéré qui nous gardait les mercredis d’enfance, les
terrains de sport aux lignes tracés, et même la maison de la presse, où autrefois, nos économies
s’évaporaient en sucreries.
Récemment, il a enfin trouvé une vraie paire de chaussures de course : des Pegasus 37 de la marque à la
virgule. Un prix conséquent, qui pour notre bien épargnera nos articulations et évitera les dommages sur
nos muscles. Cependant, ces dernières semaines, la cadence des entraînements s’est intensifiée, les
séances se multiplient. Malgré le confort des chaussures, une inquiétude persiste : nos périostes
commencent à souffrir, la douleur s’installe. On s’épuise peu à peu, et il nous pousse toujours plus
loin. Les blessures rodent, son esprit joue avec la ligne de non-retour.

8. Construction
Après un printemps révolu et compliqué, mêlé de surintensité, de douleurs enchainées et d’un programme
inopinée peu adapté. Les blessures manquées de peu, il a pu en apprendre plus sur nos facultés et notre
manière de fonctionner. Nous nécessitons un bon temps de récupération, de sommeil, une bonne
alimentation et une bonne hygiène de vie. Cela afin d’être efficace à l’entrainement. Les sessions
répétées de courtes distances ne sont pas faites pour nous et le reste corps. Son emploi du temps serré,
pris entre les études, la course à pied, les relations sociales et son temps personnel, se payaient en
soustraction d’heure de sommeil.
L’été flamboyant est enfin arrivé, et il sera sous le signe de la progressivité ! Un seul objectif en
ligne de mire : la première échéance compétitive depuis des années. Il appréhende, certes, mais il sait
que si toutes les conditions sont réunies, cette course de 10 km à Laval, prévue pour septembre, sera
une réussite. Il s’est fixé un objectif ambitieux : passer sous la barre des 40 minutes sur 10 km, un
chrono qui le classerait dans les 5% les plus rapides d’une course. Ainsi, il entame une nouvelle
préparation, plus réfléchie cette fois-ci, avec un plan d’entraînement étalonné et conçu par la
plateforme web Campus Coach. Nous espérons que cela portera ses fruits.

9. Une première depuis longtemps
Nous voilà prêts. La course est à 9h30, et nous aurons besoin d'un petit-déjeuner calculé au millimètre
pour puiser l'énergie nécessaire. Glucide comme lipide, il a tout anticipé : un verre de jus d’orange
bien pulpeux, un yaourt frais, des céréales aux 4 nois, et une demi-baguette tartinée de beurre de
cacahuète bio. Chaque détail compte, jusqu’à un demi-verre d’eau toutes les 30 minutes pour maintenir
une bonne hydratation. Un réveil programmé 4h15 avant le départ, juste le temps qu'il nous faut pour
digérer sereinement. La veille, il a soigneusement épinglé le dossard au t-shirt noir charbon. Et ces
quatre derniers jours sans courir ? C’était pour nous offrir un repos bien mérité avant l’épreuve.
Nous nous approchons du grand moment. Le dernier passage aux toilettes, puis nous voilà partis à pied,
en direction de cette course pour laquelle nous nous sommes préparés durant une longue année. Malgré un
syndrome de l’imposteur, il a confiance en ses capacités et en nous. Les entraînements récents lui ont
prouvé de quoi nous étions capables. Une fois sur la ligne de départ, parmi des centaines d’autres
coureurs, il se place dans le second SAS, décidé à briser cette barrière des 40 minutes. La tension
monte, et il n’y a plus de place pour les doutes.
Le coup de feu retentit, et les 1500 coureurs s’élancent. Les premiers kilomètres défilent, la chaleur
intérieure commence à s’installer, mais nous parvenons à tenir le rythme. Ce parcours sur le gravier fin
à la lisière des champs, nous le connaissons par cœur, il nous est familier, et cela nous aide à rester
concentrés. Après le passage animé par les spectateurs autour du lac, à mesure que nous approchons du 7ᵉ
puis du 8ᵉ kilomètre, les premiers signes de fatigue se font sentir. Le mental fléchit, et nous avons du
mal à suivre. L’idée d’abandonner traverse son esprit, et nous le ressentons dans la force émise par le
système nerveux centrale, mais il persévère.
Quand l’effort atteint son paroxysme, aussi bien pour nos muscles que pour son souffle, c’est sur les
500 derniers mètres qu’il décide de tout donner. Il nous pousse au-delà de nos limites, jusqu’à ce que
la ligne d’arrivée soit franchie. À bout de souffle, assis et adossé aux barrières de métal, nous
prenons conscience d’une chose : nous avons tous agi de concert, dans un même élan, pour atteindre cet
objectif commun qui s’avère être une réussite grandiose. Effort accompli : 39 minutes et 52 secondes.

10. Un au revoir
Aujourd’hui, il s’efforce de ne pas y croire, mais c’est notre dernière sortie à Aizenay, notre ville où
nous avons toujours habité. Le déménagement est proche et la tristesse est très présente, cette dernière
sortie longue dans la ville note un au revoir.
Aujourd'hui, il tente de se voiler la face, mais la vérité est implacable : c'est notre dernière sortie
à Aizenay, notre cocon, la ville qui nous a vu grandir, courir, rêver. Chaque foulée résonne comme un
adieu, chaque rue traversée porte la marque d'un souvenir. Le déménagement approche et la mélancolie
s’insinue dans chaque recoin de son esprit. Nous sommes très tristes. Cette ultime sortie longue devient
alors plus qu'une simple course, elle se transforme en un hommage à ces lieux, ces trottoirs que nous
connaissons par cœur. Les lieux défilent sous nos pieds, empreints d’une douce nostalgie. Ce n’est pas
seulement un au revoir à la ville, mais à une partie de nous-même, une page qui se tourne. D’un refus,
il se promet d’un jour revenir foulé le bitume des routes et trottoirs de la ville qui, au plus profond,
resteront toujours son chez-lui.

11. Tempête
Il y a à peine une heure, la pluie battait son plein, et encore trente minutes plus tôt, les gouttes
s’accrochaient au ciel gris. Mais voilà, le ciel se calme, offrant une brève accalmie. Combien de temps
cela durera-t-il ? Sans doute pas longtemps. Pourtant, ce n’est pas une excuse pour renoncer, même si la
piste est devenue une flaque géante, glissante et inhospitalière. Le fractionner prévu est remplacé par
la longue sortie de 15 kilomètres de fin de semaine. Peut-être que cela suffira. Mais, par inadvertance,
il sort sans sa
veste.
Le premier kilomètre se déroule à merveille ; nous lui renvoyons des sensations agréables. L’allure est
fluide, et tout semble aligné pour une séance plaisante. Puis, au deuxième kilomètre, une fine bruine
s’invite presque indétectable. Au troisième, la pluie s’intensifie, comme un avertissement du ciel. Au
quatrième, c’est le déluge. Chaque pas s’alourdit sous le poids de la pluie torrentielle, et bientôt,
plus rien n’est sec, même ses chaussures sont imbibées. Mais il ne s’arrête pas. C’est un test de
volonté. Malgré les frissons de froid, nous continuons à nous réchauffer par l’effort. Chaque kilomètre
devient une victoire mentale.
La pluie ruisselle le long de ses muscles, sculptant des rivières sur son corps. Une fois de retour,
trempé jusqu’aux os, il sait que cette épreuve forge un peu plus sa détermination. Ce n’était pas juste
une course ; c’était un apprentissage de la résilience.

12. La ville du running
Son esprit a attendu ce moment toute la journée, impatient de vivre cette expérience tant rêvée. Il est 20h, l’air commence à se rafraîchir, et il est enfin temps d’aller explorer le parc légendaire de la course à pied : Valencia. Nous traversons la grande artère de la ville, descendons les marches qui mènent au célèbre Jardin de la Turia, un parc long de plus de 10 km, aménagé dans l’ancien lit du fleuve. À notre arrivée, surprise ! Le parc, habituellement très calme en journée, est envahi de coureurs en début de soirée. Des centaines d’entre eux foulent déjà le sol, et il devient difficile de se frayer un passage sur les sentiers. Cette effervescence, cette vague de détermination collective de la population valencienne, impressionne autant qu’elle inspire. Chaque coin de ce parc, illuminé par la passion du sport, semble respirer l’énergie. Pourtant, malgré cette ambiance survoltée, après plusieurs tentatives pour se lancer dans sa séance, son esprit commence à faiblir sous l’étouffante chaleur du crépuscule et sous le nombre incessants de coureurs foulant les sols. Le report d’une séance est parfois nécessaire.

13. Malheur
C’est un tourbillon d’incompréhension et de frustration qui l’habite, dirigé contre nous, ses muscles
jambiers. Une sensation de trahison envers lui nous parcourt. Depuis plus d’un mois et demi, nous lui
sommes incapables de fournir les performances autrefois si naturelles. Nous ne sommes plus à la hauteur
de ce que nous étions. Les rendez-vous médicaux s’enchaînent : consultations, radiographies, analyses
sanguines… sans apporter de réponse concrète. Aucune maladie détectée, toutefois notre système
immunitaire est affaibli, comme pris dans une lutte invisible contre un virus mystérieux. Est-ce la
cause des piqures sur les derniers jours du voyage estival ?
Son esprit, si attentif à notre condition quotidienne, voit et ressent ce que les autres ne peuvent
comprendre. Lors des séances de course, tout est déréglé, mais nul ne le prend au sérieux. Des
hypothèses sont formulées, mais elles ne mènent nulle part. L’angoisse de rester dans cet état
d’incapacité permanente commence à s’insinuer, faisant craindre la perte de tous nos projets bâtis
ensemble, projet après projet.
Face à cette épreuve, des mesures sont prises : un ralentissement drastique des entraînements, des
compléments alimentaires, une attention particulière portée à l'alimentation et au sommeil. Et enfin,
après trois mois et demi de combat, à la grande satisfaction de son esprit, nous retrouvons peu à peu
notre vigueur habituelle, et avec nous, tout le corps renaît.

14. Embouer
Après une reprise éclair, l’objectif de la saison s’est rapidement imposé. Son esprit est résolu : participer aux championnats inter-régionaux de cross des Pays de la Loire, qui se dérouleront dans cette nouvelle ville où notre mère s’est installée. Fraîchement remis de cette longue pause et après seulement quatre semaines de reprise, nous avons accepté ce défi. Nous voilà engagés dans les régionaux de cross à Pontchâteau. Une discipline nouvelle pour nous, exigeante, brutale, où chaque foulée est une bataille contre la boue, le terrain et les concurrents. Aux pieds, une nouveauté : des pointes orange fluo, symboles de vitesse et d’agilité. Chaussons ornés de la courbe mythique synonyme de Niké, déesse de la victoire. Un équipement jamais porté en compétition, qui nous propulse dans un univers de course que nous n’avions encore jamais expérimenté. Le terrain est imprévisible : des montées qui brûlent les cuisses, des descentes traîtresses où chaque pas peut vaciller. Nos muscles des ischio-jambiers, encore en quête de force, peinent sous l’effort, mais nous tenons bon. À l’arrivée, l’épuisement est total, mais heureusement, nous ne ressentons pas les douleurs intenses des courses sur route qui viennent habituellement nous traumatiser. Cette épreuve nous a vidés de toute énergie, mais elle nous a aussi épargnés des traumatismes habituels.

15. Éveil des sens
Les beaux jours sont enfin là. Lentement, le doux murmure des vagues venant s’échouer sur l’immensité
d’eau se fait plus proche. Nous voilà perchés au sommet des falaises, surplombant un panorama en
mouvement perpétuel qui semble tout droit sorti d’une carte postale vivante. Elle et lui, leurs regards
entrelacés, tandis que nous et elles, effleurons de nos pas les récifs rocheux en bordure. Aux foulées
lentes et maîtrisés de l’endurance fondamentale, chaque respiration fluide les transporte, leur faisant
goûter à la simplicité de la vie. L’odeur saline de l’océan emplit l’air, l’écume brille doucement à la
surface, et les couleurs du ciel, se dégradant en nuances, se reflètent sur l’eau.
Les kilomètres défilent sous nos semelles alors que nous suivons la ligne du rivage. La plage de la Mine
d’Or se rapproche peu à peu, et avec elle, le coucher de soleil commence à percer les nuages, projetant
une lumière dorée caractéristiques de ces falaises abruptes. Dans le ciel, miroitent des parapentes
resplendissants de leur toile de couleurs.
Nous terminons la séance, ralentissant le pas pour contempler l’émouvant spectacle. La mer se teinte
d’orange et de pourpre, et nous marchons côte à côte, savourant cet instant hors du temps, entourés par
la beauté sauvage de la nature. Un arrêt face à la mer, la beauté du moment les enivre. Ensemble, devant
le coucher de soleil qui peint le ciel de ses dernières lumières, ils vivent pleinement l’instant,
savourant la magie de ce moment suspendu au bord de l’eau.

16. Piste orange
L’inscription au club d’athlétisme marque un tournant décisif. Elle nous ouvre les portes des
championnats de France, ainsi que celles de nouvelles disciplines telles que les compétitions sur piste.
C’est une découverte exaltante. À travers ce club, nous avons exploré les disciplines du 1500m, du
3000m, et du 5000m, voyageant aux quatre coins de la France durant les mois de mai et juin. Son esprit,
avide de nouveaux défis, a pris une décision ambitieuse : courir un 5000m à Cergy, en banlieue
parisienne, le 8 juin, malgré une fatigue persistante depuis plus d’un mois. Nous tentons de lui envoyer
des signaux d’alerte, périostites et douleurs musculaires, mais rien n’y fait, il est fermement décidé à
suivre sa trajectoire.
Le jour J, après quatre heures de route dans un mini-van bondé de garçons du club, nous arrivons sur
place. L’atmosphère est électrique. Les tribunes vibrent sous l’enthousiasme des différents clubs,
tandis que sur la piste, les premières courses filent à toute allure. Le stress monte, mais il reste
concentré. Il sait qu’il faudra gérer cette longue attente de dix heures avant la course. Le temps
semble s’étirer à l’infini. Entre les encouragements pour ses camarades et les repas soigneusement
préparés, il s’hydrate consciencieusement : deux litres d’eau pour tenir jusqu’au départ.
À une heure du départ, il est temps d’aller s’échauffer. Quelques tours de piste en allure modérée,
suivis de gammes : montées de genoux, talons fesses… chaque geste est précis, calculé. Les dernières
accélérations viennent marquer la fin de l’échauffement. Il est prêt mentalement. Les pointes chaussées,
nous entrons sur la piste. Après deux lignes droites, les juges appellent les coureurs. Placé tout à
gauche, serré comme d’habitude, la tension est palpable. Le coup de feu retentit.
Le peloton s’élance à vive allure, le niveau est élevé, et nous nous accrochons tant bien que mal au
premier groupe. L’objectif est clair : un chrono régulier sur les 12,5 tours à venir. Les premiers tours
passent, mais l’allure est légèrement trop rapide pour atteindre les 15 minutes 20 secondes visées. À
mi-parcours, l’écart se creuse, et nous nous retrouvons seuls, loin du peloton. Six tours et demis
interminables à parcourir en solitaire. Chaque foulée devient une lutte intérieure. Son esprit vacille,
tentant de trouver une raison d’abandonner, mais il refuse de céder. Ce n’est plus une question de
performance, mais de résilience.
Malgré une explosion des chronos sur la fin, nous franchissons la ligne en 16 minutes et 3 secondes,
loin de l’objectif initial. Mais il le sait : chaque échec est une leçon, chaque course une étape vers
un futur plus fort. "Il y a une première à tout", se dit-il, déjà tourné vers l’avenir.

17. Un ailleurs
La porte vient de se refermer avec un claquement sourd, nous laissant seuls, à 400 kilomètres de notre
Vendée tant chérie, et à seulement 20 kilomètres de la trépidante et assourdissante capitale française.
Après trois années passées au lycée, puis trois autres à explorer les méandres de la formation MMI, un
nouveau chapitre de trois ans s’ouvre, cette fois dans le monde exigeant des études d’ingénieur.
Heureusement, notre nouvelle colocation est nichée dans une enclave préservée, à quelques centaines de
mètres d’une forêt dense, des sentiers sinueux et des pistes cyclables menant de ville en ville. Trois
années de pratique assidue de la course à pied nous ont forgées, et cette nouvelle ère promet d’être une
bénédiction, une opportunité d’accéder à des sommets plus élevés, ceux réservés au haut-niveau. Pour
l’instant, nous choisissons de savourer l’instant présent, sans précipitation. Il est temps d'explorer
ce cadre prometteur. Sans tarder, il extirpe ses chaussures des sacs et, après une hésitation face à la
myriade de paires multicolores, chacune ornée de logos distinctifs, il opte pour des baskets Hoka One
One à la semelle épaisse, conçues avec précision par des ingénieurs chevronnés. Il les enfile avec
détermination, avant de s’élancer à grandes foulées vers l’orée accueillante du bois Saint-Martin.
La fraîcheur de la forêt nous enveloppe alors que nous entamons notre première sortie en solitaire dans
ce lieu calme et revigorant. Les bruits de la ville s’estompent derrière nous, remplacés par le chant
apaisant des oiseaux et le bruissement des feuilles sous nos pieds. Chaque pas, bien que lourd
d’incertitude, est accompagné d’une sensation de liberté retrouvée. Perdu, le chemin sinueux nous guide
à travers les arbres, leurs troncs imposants formant une haie d’honneur. La lumière tamisée du sous-bois
nous rappelle la forêt de notre ville natale dans laquelle nous nous baladions étant plus jeune. La
forêt s’ouvre sur un champ aux herbes jaunes asséchés par le soleil où parfois, à l’œil attentif, il est
possible d’observer les cervidés s’y reposer. La reconnaissance effectuée, il est temps de rentrer.

18. L'instant futur
Assis sur sa chaise, entouré d'étudiants plongés dans le bruit cadencé des claviers, son esprit s'évade. Nous profitons de ce répit, mais lui, il pense déjà à ce qui viendra plus tard. La sortie de ce soir, 8 kilomètres tracés sur les routes, bientôt intégrés à ces mots qu'il rédige maintenant. Ce n'est plus un simple sport, c'est devenu bien plus que cela : une évidence, une facette de lui-même, partagée entre son corps et son esprit. Courir est une libération, une quête constante d'élévation qui transcende l'effort physique. Sans course à pied, il n’est plus. Nous ne sommes que ses jambes, certes, mais ensemble, nous contribuons à former cet être qui, d’une plume légère, signe son histoire. Owen Belaud .
